CRITIQUE – A travers le personnage d’une jeune femme naïve, The Circle déroule une critique malheureusement trop tendre de la Silicon Valley et de son rêve d’un monde ultra-connecté.

« Les secrets sont-ils des mensonges ? »,  « Un monde connecté est-il la garantie de la sécurité ? », « Faut-il considérer la transparence comme un progrès ? ». Ce ne sont pas les sujets du bac philo de cette année (dans 10 ans peut-être) mais les interrogations qui traversent et structurent The Circle, film de James Ponsoldt (adaptation d’un best-seller américain) mettant en vedette Emma Watson (sorti le 12 juillet).

Soit l’histoire de Mae, une jeune femme engluée dans son quotidien grisâtre, entre son boulot en intérim, son père malade et sa solitude sentimentale. Quand Mae intègre The Circle, la plus influente entreprise technologique de la Silicon Valley, sa vie prend un tournant. Elle découvre un monde en vase clos, peuplé de gens jeunes, beaux et ambitieux, où le potentiel de chacun est pleinement exploité. Sauf que derrière les avantages du tout-connecté, le respect de la vie privée et l’éthique passent un peu au second plan. Mae pourra-t-elle accepter les codes de ce monde ? Pas sûr…

Troublantes ressemblances

The Circle est divisé en deux parties. D’abord, la découverte par Mae d’une entreprise hors norme, véritable ville dans la ville, avec activités, restaurants, fêtes, événements, etc. Tout le monde est sympa et Mae est fortement encouragée à concentrer sa vie sociale au sein de The Circle. Puisqu’il y a tout à portée de main, pourquoi un employé voudrait-il sortir du campus ? Ne pas se mêler aux activités proposées reflète ici une forme d’anomalie sociale. C’est déconcertant, comme un rêve éthéré, mais pourquoi pas. Ce n’est pas si éloigné du management à la Google et le siège de The Circle est même identique au futur siège d’Apple !

The Circle Apple
Jeu des 7 différences : en haut The Circle, en bas Apple.

Sans trop en révéler, la seconde partie voit Mae prendre une importance considérable au sein de l’entreprise, ce qui l’amène à côtoyer le gourou de The Circle, croisement entre le pro de la communication Steve Jobs et l’ambitieux Mark Zuckerberg. Tom Hanks incarne à merveille ce quinqua encore trentenaire, bonhomme et avenant, jusqu’à ce qu’il vous explique que vous êtes filmé par des mini-caméras en permanence mais que c’est pour votre bien. Le film bascule alors dans une sorte de télé-réalité ahurissante jusqu’au dénouement.

Critique inaboutie

Ce double découpage sert à illustrer les possibles avantages et inconvénients d’un monde ultra-connecté, dans lequel chaque donnée serait collectée, analysée et où la transparence règnerait en maître. The Circle est donc conçu comme une critique d’un système qui derrière son vernis « cool » et ses atours libertariens cache une volonté hégémonique (réflexion qui atteint son apogée dans une scène hallucinante de brainstorming où les collaborateurs envisagent de substituer The Circle aux services de l’État).

The Circle 2

Le problème du film est que là où les avantages sont montrés explicitement (vie sociale épanouie, campus ultra-moderne, etc), les inconvénients ne sont que suggérés ou abordés comme des épiphénomènes sans conséquence. Un déséquilibre problématique pour un film supposé être une critique. A cela il faut ajouter une morale plus qu’ambigüe qui empêche le film d’égaler des brûlots comme 1984 ou Black MirrorThe Circle manque de tranchant pour provoquer une véritable prise de conscience chez le spectateur.

Début de questionnement

Cette inclinaison à tourner autour du pot a valu de mauvaises critiques à The Circle aux États-Unis (15% sur Rotten Tomatoes, 43/100 sur Metacritic). Guère étonnant au pays de la Silicon Valley et de l’individu-roi. En France, les critiques ont été plus nuancées (2,6 presse et 2,9 spectateurs sur Allociné), ce qui laisse à penser que nous avons plus de recul que nos amis américains. En effet, si The Circle n’est pas un grand film, il soulève quand même des questions nécessaires.

The Circle 3

A commencer par notre relation à la technologie. Aujourd’hui, nos vies en dépendent grandement. On a plus peur de se faire voler son téléphone que son portefeuille. The Circle dépeint un futur proche où la technologie est considérée comme un progrès évident et tout le monde l’a accepté. Au point que les gens « déconnectés » sont qualifiés de « perturbés ». Excessif ? Les moins de 35 ans qui n’ont pas Facebook sont presque considérés comme des bêtes de foire de nos jours (pour rappel 1 Français sur 2 a un compte).

Avertissement sans frais

Autre point notable, l’équilibre liberté-vie privée tel que le conçoivent les géants du numérique. Aussi intrusifs soient-ils, les hypothèses de The Circle sont souvent exagérées, à la limite du « too much ». Mais nous avons déjà accepté tellement d’innovations qui feraient frémir nos aïeuls : nos smartphones nous géolocalisent en permanence, Facebook archive une vaste partie de nos interactions sociales, Amazon et Google analysent nos comportements de consommation et monétisent nos données, les caméras de surveillance investissent l’espace public…

Autant d’évolutions qui dépendent de nous, de ce que nous sommes prêts à donner en échange de contreparties alléchantes, sachant que nous pouvons aussi nous y opposer. The Circle n’est pas un film de révolution mais c’est à ce choix que le personnage d’Emma Watson est confronté et qui résonne en chacun de nous. Finalement, plus interrogatif que virulent, The Circle n’est pas le pamphlet espéré mais peut-être simplement l’avertissement dont nous avons besoin.

The Circle, de James Ponsoldt (1h50). Avec Emma Watson, Tom Hanks, Karen Gillan, John Boyega, Patton Oswalt, Bill Paxton…

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