CRITIQUE – Le 10ème long-métrage de Christopher Nolan est plus qu’un banal film de guerre. C’est une expérience de survie sensorielle, une proposition de cinéma follement ambitieuse et inoubliable.

Christopher Nolan est un paradoxe : cinéaste culte d’une génération, il reste insaisissable, jonglant d’un genre à l’autre avec l’aisance d’un vieux maître. Pourtant, ce n’est qu’en 2000 que le Britannique s’est révélé aux cinéphiles, à 30 ans, avec son thriller tordu Memento. Propulsé « réalisateur de génie », il vire de bord avec Insomnia, un polar (trop) classique. Avant de pénétrer, sans logique aucune, dans le monde des blockbusters avec Batman Begins (2005).

On le pense alors happé par l’industrie mais il en ressort immédiatement avec Le Prestige, petit film de magie alambiqué… avant de rempiler pour la suite des aventures du Chevalier noir, entrecoupées d’un ovni devenu culte (Inception). En 2012, il laisse une trilogie Batman extrêmement sombre pour offrir Interstellar, film de SF lumineux, gargantuesque et complètement délirant. Ça y est, Nolan est le nouveau Kubrick, embarqué dans des oeuvres à la fois mystiques et spectaculaires.

L’angoisse de la guerre

Sauf que non. Trois ans plus tard, le Britannique délivre son nouveau projetDunkerque, à des années lumières d’Interstellar. C’est un film des premières pour lui : premier film historique, première « histoire vraie », premier film de guerre. Soit le récit de la méconnue Opération Dynamo, visant à secourir les soldats britanniques encerclés par les nazis sur la plage de Dunkerque en mai 1940. Le Royaume-Uni dépêche 40 navires militaires et réquisitionne en sus 370 petits bateaux civils pour une évacuation inouïe.

Dunkerque

On pouvait craindre un énième film vantant l’héroïsme des soldats à l’aide de ralentis et de charges héroïques, le tout sur une musique grandiloquente. Il suffit de voir les « Tommies » entassés sur la jetée, désarmés, complètement hagards et se tassant au moindre bruit de moteur pour comprendre que Dunkerque n’est pas ce genre de film. Ici, pas d’héroïsme surfait, pas d’affrontements dramatiques. L’ennemi n’a même pas de visage, si ce n’est le nez jaune des avions allemands.

Chronologie brouillée

Au lieu de filmer la mort et le carnage, Nolan prend le parti de montrer à chaque instant le désarroi de ces centaines de milliers d’hommes, surtout des garçons en fait, tiraillés entre leur volonté de fuir pour survivre et leur honte d’abandonner ainsi le champ de bataille sur un « désastre militaire colossal », pour reprendre les termes de Churchill. « La survie n’est pas juste », assume l’un de ces garçons envoyés au front.

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Voilà pour le point de vue des soldats sur le plage. Mais Nolan ne s’arrête pas là puisqu’il y ajoute deux autres arcs narratifs : un civil qui fait voile vers Dunkerque avec son fils à bord de son bateau de plaisance (Mark Rylance, d’une humanité à tomber par terre) ; et deux pilotes de la Royal Air Force, envoyés pour couvrir l’évacuation (Jack Lowden et Tom Hardy, parfaits). C’est là que surgit le génie du cinéaste : la chronologie est éparpillée, rien ne se passe en même temps et pourtant tout s’enchaîne, façon d’illustrer l’attente interminable des soldats.

Un regard vaut mille mots

Dès lors, Dunkerque n’est plus un film de guerre mais un pur survival, une course contre la montre étouffante. L’ennemi est partout mais invisible alors que les secours ne sont nulle part et pourtant bien présents dans toutes les têtes. Le compte-à-rebours est lancé, égrainé au fur et à mesure de la convergence des temporalités. Attention, ça prend aux tripes, n’oubliez pas de respirer.

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L’autre coup de force de Christopher Nolan est encore un contre-pied. Là où Interstellar était bavard à l’excès, Dunkerque est un film mutique. Les rares dialogues sont secs, brefs : quand on attend un miracle, les mots ne sont d’aucune utilité. Toute la puissance du film passe donc par les regards des acteurs. Ceux échangés dans la cale d’un bateau entre l’épatant Fionn Whitehead et le pas si mauvais Harry Styles. Celui, brisé, de Cilian Murphy, couvé par la douceur des yeux de Mark Rylance. Celui, au contraire, plein de détermination de Tom Hardy, exacerbé par le masque de pilote qui lui couvre le visage.

Un cinéma qui s’écoute

S’il est quasiment muetDunkerque n’en est pas moins un film extrêmement sonore : ronflement des moteurs des avions, ricochets des balles sur les carlingues, explosions sur la plage, infiltration de l’eau dans les bateaux torpillés, ressac de la mer… Chaque bruit semble avoir été travaillé par un orfèvre du son pendant des heures (les Oscars du meilleur mixage et montage de son, c’est dans la poche). Actuellement, Christopher Nolan est l’un des rares cinéastes à considérer que le cinéma s’écoute autant qu’il se regarde.

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En plus des sons, le film est saturé de musique. Au mutisme des soldats répond l’orchestration symphonique puissante de Hans Zimmer, omniprésente comme toujours (peut-être le seul point faible). Construite autour de tic-tacs, elle contribue largement à créer l’atmosphère étouffante de Dunkerque. Décidément, cet homme est un génie. Et c’est encore plus vrai quand il s’associe à Christopher Nolan.

Expérience sensorielle

La combinaison de tout cela fait de Dunkerque plus qu’un simple film. C’est une véritable expérience sensorielle, une plongée en apnée d’1h47 dans l’angoisse de la guerre. On est pris aux tripes par les sons et les images mis en scène par Nolan (c’est encore plus beau en 70 mm). Des combats aériens millimétrés aux ponts de bateaux qui coulent, il n’y a pas un seul moment de répit pour le spectateur, embarqué comme les soldats dans l’enfer de Dunkerque.

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En sublimant le film de guerre alors même que le genre a quelque peu perdu de sa superbe ces dernières années, en prouvant que prendre le temps de développer minutieusement un projet est toujours payant, en bousculant les habitudes des spectateurs et en restant encore et toujours insaisissable, Christopher Nolan montre qu’il n’a pas d’égal actuellement à Hollywood. Et on a déjà très hâte de découvrir son prochain film. En attendant, on pourra revoir Dunkerque. Une fois, deux fois, dix fois.

Dunkerque, de Christopher Nolan (1h47). Avec Fionn Whitehead, Tom Hardy, Mark Rylance, Kenneth Branagh, Aneurin Barnard, Harry Styles, Cilian Murphy…

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